Parce que c’est une femme…

Adaptation de "La Kahina ou Dihya" de Kateb Yacine. 
Mise en scène de Melinda Heeger et Marwane El Boubsi. 
Compositions musicales originales de Karine Germaix. 
Avec Seloua M'Hamdi, Aurelio Mergola, Samira Draa, Karine Germaix, Ossyane El Hassouni, Annette Gatta, Timothy Fildes et Gregory Carnoli 
Lumières et régie de Pol Herrmann 
Scénographie de Melinda Heeger

Ici: Emission "L'Ardent Parler" du 8 novembre 2012

SYNOPSIS

Alors que leur terre brûle, deux hommes vont devoir faire un choix : Prendre les armes et se battre ou se rendre et tout abandonner à l’envahisseur? La bataille est inévitable, mais la Kahina ou Dihya dressera une résistance qui dépasse de loin les enjeux de cette guerre. Grâce à un texte de Kateb Yacine d’une rare intensité et à des compositions originales; huit comédiens -dont une accordéoniste- vous entrainent avec force et poésie au cœur d’une légende fondamentalement d’actualité. L’emblème d’une conscience éveillée et insoumise ; déterminée à penser et agir debout.

Affiche de Parce que c'est une femme

NOTE D’INTENTION

« Vivante elle vous narguait. Morte, elle vous restera comme une épine dans la chair et un os dans la gorge » Kateb Yacine (« La Kahina ou Dihya »)

Nous avons pris le parti de transmettre ce spectacle via une esthétique très épurée et tout à fait contemporaine (des costumes modernes). Rendre ce récit accessible à un public du 21ème siècle européen a été notre premier défi. Un décor rappelant le Maghreb du VIIème siècle aurait gommé l’aspect universel du propos, c’est donc dans un espace de jeu totalement démuni que l’histoire se raconte et se vit.  La pièce démarre avec l’accueil du public par les comédiens, ces derniers situent le contexte et les protagonistes, créant ainsi d’entrée de jeu un pont nécessaire entre le présent du spectateur et le récit interprété. Dans ce même but, les didascalies feront partie intégrante de l’histoire tout au long de la pièce. Le texte se suffit extraordinairement à lui-même, donnant aux 8 comédiens, dont une musicienne accordéoniste, toute l‘intensité de jeu nécessaire afin de transmettre le récit de cette bataille dans toute sa puissance humaine. En effet, l’écriture de Kateb Yacine mêle magnifiquement le concret de la situation, le discours politique et les envolées lyriques. Toujours extrêmement précis dans le choix des mots et de ce qu’ils signifient.

Le travail scénique est empreint d’une grande théâtralité. Le symbolisme est de mise; ainsi même sans artifices techniques (mise à part un travail lumineux), une véritable guerre est vécue par les spectateurs. La musique est totalement intrinsèque à notre travail.

Le titre du spectacle, “Parce que c’est une femme…”, fait référence à un entretien entre El Hassar Benali et Kateb Yacine. Entretien lui-même intitulé ainsi et composant la préface d’un recueil de courtes pièces dramatiques traitant toutes de la Femme et écrite par Kateb Yacine. “La Kahina ou Dihya” est l’une d’entre elles. Si le choix s’est porté sur ce titre c’est pour plusieurs raisons; tout d’abord, cet entretien a été censuré pendant des années à cause des propos tenus par l’auteur sur la religion et la liberté féminine. Ensuite, il paraissait important d’être honnête sur le fait que la pièce que nous jouons est une adaptation, pas le texte originel. La dernière raison, très concrète mais non négligeable est que le titre “Parce que c’est une femme…” ouvre sur une dimension qui est bien plus large et plus accessible, dans une société francophone européenne, que “La Kahina ou Dihya”.

Les comédiens de Parce que c'est une femme... Seloua M'Hamdi, Aurelio Mergola, Samira Draa, Karine Germaix, Ossyane El Hassouni, Annette Gatta, Timothy Fildes et Gregory Carnoli (Maison des Cultures de Molenbeek, Bruxelles, mars 2012)

ENJEU

Lorsque Kateb Yacine a écrit cette œuvre  c’était pour des raisons bien particulières, adressée à des personnes bien particulières: éveiller les consciences du peuple algérien en pleine guerre de libération. Aujourd’hui, dans un contexte géoculturel bien différent cette question est primordiale. La question d’actualisation et d’accessibilité du propos. Il n’y a néanmoins pas besoin d’aller chercher bien loin ; la bataille contre l’oppression. Cette pièce est une bataille d’opprimés contre des oppresseurs. Notre pris de parti est totalement universel. Évident ! Les thèmes traités font écho à notre actualité de façon frappante; l’identité, la Femme, la religion, la symbolique du cloisonnement, le capitalisme et l’inconscience, la guerre pour l’indépendance, la soumission et l’obéissance, la révolte et la liberté, l’esprit critique et l’esprit crédule, l’immortalité d’un souffle de vie, ….

L’héroïne trouvera maintes occasions de s’élancer dans de grandes envolées. S’adressant tantôt à l’ennemi, tantôt aux peuples (du monde). Discours humains, conscients, politisés!

Il est bien entendu que la relation « oppressés-oppresseurs » est toujours, et partout, bel et bien d’actualité : «Quand nous regardons au-delà des apparences, nous voyons des oppresseurs et des opprimés, dans toutes les sociétés, les ethnies, les sexes, les classes et les castes; nous voyons un monde injuste et cruel. Nous devons inventer un autre monde parce que nous savons qu’un autre monde est possible. Être citoyen, ce n’est  pas vivre en société, c’est la changer». (Augusto Boal, dernier discours au Mexique.)

Tel est notre défi, tel est notre enjeu. Et pour s’en rapprocher, un atelier est proposé autour de la pièce…! (c.f. Dossier pédagogique et Atelier Théâtral)

LA KAHINA OU DIHYA

Dihya était son prénom, ou alors était-ce Dhaya, ou Damya, il semble se décliner à l’infini. L’orthographe, n’en parlons même pas; certains pourrait l’écrire Dihiya, d’autres Dahia, ou encore Dihya ou Dîyya. Quant à Kahina ou Kahéna ou Al-Kâhina pour les Arabes, ce n’est qu’un pseudonyme, qui signifie prêtresse, devineresse ou prophétesse. Elle possédait, raconte-t-on, des dons extraordinaires « […] aussi variés qu’étranges, elle peut prédire l’avenir […] entendre les voix divines […] rivaliser avec les hommes les plus aguerris […] ». Nous sommes au VIIème siècle au Maghreb. La guerre Sainte fait rage. “ Une femme berbère surnommée par les Arabes Al-Kâhina, la prophétesse, a rassemblé tous les peuples de la région et déclare qu’elle boutera les Arabes hors de l’Ifrikiya.” Al-Kâhina était indiscutablement une femme impressionnante. « Mi-reine, mi-sorcière, le teint sombre, la chevelure abondante, des yeux immenses, qui viraient au rouge tandis que ses che veux se dressaient sur sa tête lorsqu’elle était en colère ou poussée par les démons, c’était un vrai personnage de légende. » On la dit fille d’un grand chef guerrier. Selon Didier Nebot, enfant elle aurait perdu sa mère et son frère dans un incendie. Son père la renia car, étant une fille, elle ne pouvait accéder au trône, ce qui aurait décapité leur lignée de chefs. C’est pourquoi elle apprit à être forte. Son père meurt au combat, contre les Arabes. Alors mère de deux enfants, l’un d’un père grec, l’autre d’un père berbère, elle reprend le flambeau, prend la tête de la résistance Amazigh et soulève la région des Aurès. Elle va infliger une cinglante défaite à l’armée ennemie. Les prisonniers Arabes furent traités avec bonté puis renvoyés. On raconte qu’elle adopta un prisonnier arabe pour fils, tout en profitant de l’amour charnel qu’il lui offrait. Amour non réciproque: il fut dit qu’il espionnait pour le compte des Arabes. Les envahisseurs se préparaient à revenir; la reine décida de pratiquer la tactique de la terre brûlée. Mais par son geste, elle avait brisé l’unité et causé sa propre perte. En effet, la Kahéna pensait, peut-être, que seul le butin intéressait les Arabes, or détruire toutes les cultures et les villages, de l’Aurès à l’Afrikiya, déplut aux sédentaires. Certains Berbères se rallièrent donc à la cause Arabe. Elle savait que la fin était proche, «[…] un jour la Kahéna entra en extase, et les cheveux déliés, se frappant la poitrine, elle s’écria que la fin de la guerre était proche, que les troupes arabes la gagneraient, et qu’elle voyait sa propre mort. Refusant une fuite honteuse, elle voulut se battre jusqu’au bout».

Elle serait morte à l’âge de 127 ans, aux alentours de 700. Dihiya trouva la mort dans les monts des Aurès, à un endroit appelé, encore aujourd’hui, Bir-el-Kahena (le puit de la Kahéna). Sa mort fait l’objet de controverses; est-elle morte au combat ou s’est-elle jetée dans un puits par déshonneur? Avant de partir à la mort ou pour cette ultime bataille elle envoya ses fils se rendre au camp Arabe. «Faiblesse? Trahison? Nous dirons plutôt clairvoyance. Car en laissant partir ses fils, la Kahéna ne protégea pas seulement sa descendance. Elle la donnait en héritage à une civilisation qui allait se déployer dans tout le Maghreb».Un mythe ressuscité et interprété par Kateb Yacine afin d’éveiller les consciences endormies et de montrer à un peuple en quête d’identité de quelle force féminine est composé son passé!

KATEB YACINE, L’AUTEUR

Kateb Yacine demeure un symbole de la révolte contre toutes les formes d’injustices, et l’emblème d’une conscience insoumise, déterminée à rêver, penser et agir debout.” Marina Da Silva, le Monde Diplomatique

Une naissance “entre-deux-guerres”, c’est en 1929 qu’est né Kateb Yacine à Constantine. C’est dans un environnement de culture et de résistance, dont l’importance est non négligeable dans ses écrits, que Kateb Yacine vint au monde. Un père “oukil”, c’est-à-dire qu’il était un homme de loi en droit musulman, un petit avocat. Celui-ci put enseigner à son fils le bilinguisme (français/arabe). Kateb est en fait un patronyme qu’il plaça avant son prénom et qui signifie «écrivain» en arabe; cela fut fait afin de mettre en avant sa vocation.

Pour avoir passé la première partie de son enfance dans une école coranique et la deuxième dans une école française, Kateb subi un premier traumatisme linguistique et culturel qu’il exploitera dans ses œuvres. Le 8 mai 1945 qu’éclate la révolte de Sétif. Alors que le monde déclare enfin l’armistice de la deuxième guerre mondiale, l’Algérie, quant à elle, déclare la guerre au colonialisme français: « […] le choc que je ressentis devant l’impitoyable boucherie qui provoqua la mort de milliers de Musulmans, je ne l’ai jamais oublié. Là, se cimenta mon nationalisme ».

En se faisant arrêter et torturer par les forces de l’ordre françaises, il va acquérir le sens du politique, du collectif et va trouver sa véritable nature d’écrivain;J’ai découvert alors les deux choses qui [me] sont les plus chères, la poésie et la révolution”. Il se fera libéré, et en 1947, grâce au gouverneur général d’Algérie qui lui paya le voyage après avoir lu son premier recueil de poésie, Soliloques, il rejoindra la capitale Française.

Kateb sera inspiré de ces nombreux voyagent, il écrit beaucoup et lui permettent d’apprendre…notamment que l’homme détient une forme de révolte en lui de manière quasi “naturelle”. Cela l’amène à ne plus seulement écrire en tant que porte-parole de son propre peuple mais pour l’humanité entière! “Par ses figures historiques internationales, il ouvre son œuvre à d’autres lecteurs dans le monde, […] crée une communauté solidaire et brise l’isolement de son pays.”

Sa vie devint celle d’un écrivain errant, autant géographiquement que dans la mouvance de son écriture. En 1963, il remporte le Prix Jean Armouche et aux alentours de 1960, un de ses poèmes dramatiques est monté en pièce de théâtre par des étudiants à Tunis, puis (presque clandestinement) à Bruxelles et à Paris. En 1970, ce sont plusieurs de ses textes qui seront adaptés et joués par le théâtre algérien. L’auteur de théâtre est né. Il ne se consacrera, à partir de 1971, qu’à l’écriture populaire arabe. Selon lui, le théâtre est indispensable afin de toucher un public qui n’a pas accès aux sources historiques. Une histoire élémentaire dans la conquête de l’identité. En 1988, il recevra le grand prix national des lettres en France, pour son travail littéraire et théâtral.

En 1989, à l’âge de 60 ans, à Grenoble, s’éteindra Kateb Yacine…

Flyer Parce que c est une femme

 

 

 

Publicités